I. La critique de la société

Publié le par T.P.E. sur le Voyage de Chihiro.

1. Le monde du travail

 

          Miyazaki présente une station de cure thermale, où de nombreux esprits vont se reposer et se détendre. Mais à l'intérieur même on retrouve le monde du travail qui nous est plus familier. On assiste alors à une hiérarchie ouvrière et patronale. Tout d'abord le personnage remarquable qui se trouve en haut de l'échelle est Yubaba. C'est à elle qu'appartient l'établissement des bains et donc tous les bénéfices. Personnage toujours en recherche d'argent malgré sa richesse, elle représente le pouvoir et l'autorité (à la limite de l'oppression). Ensuite on peut découvrir les cadres. Tel que l'intendant, Aogaeru (une grenouille), le concierge ou encore quelques Chihiyaku (en français: le père, le grand frère) qui est un homme-grenouille. Ces managers travaillent sous la direction de la sorcière. Ils appartiennent à ce que l'on pourrait désigner comme la classe moyenne. L'encadrement se retrouve lui même pris au piège entre les exigences de la dirigeante, la gestion du personnel et le bien-être des clients. Ils leurs arrivent tout de même d'être désagréable envers les employés. Par exemple le concierge qui refuse de donner à Chihiro les passes pour les bains dont elle a besoin pour laver un esprit particulièrement sale et même qualifié de « putride ». Il lui dit « C'est bien trop précieux pour toi » en s'adressant à la jeune fille, « Tu as des mains, non? alors frotte! ». Alors que celui-ci donne à tout vas ces tickets pour l'hydrothérapie. Cela montre bien la négligence de la part des supérieurs sur les ouvriers. Un traitement que l'auteur met en relief. Yubaba se considère comme être la seule à mériter les pépites d'or que laisse sur son passage cet esprit putride. Elle demande à tous ces ouvriers de lui donner ces petits cailloux de fortune, malgré son immense élan de générosité qui est d'offrir du saké à tous. Elle reconnaît cependant le travail de Chihiro, qui notons au passage, s'est vu attribuer ce devoir car la patronne des bains n'avait pour souhait que de la tester et en quelques sortes de se moquer d'elle. Ce personnage n'accorde pas de répit à ses employés qui alimentent son avarice. Elle les nourrit et les loge (ou plutôt pour certains les emprisonne) mais ils ne semblent jamais avoir de congés ou de repos.

      Sans 1.bmp     Passons maintenant à la classe ouvrière, la fillette s'immerge et découvre le parc à thème à travers celle-ci. Elle apprendra alors la signification du travail. Il lui sera administré de nombreuses corvées comme nettoyer les bains, laver les clients, les accueillir, etc... Elle effectue ces besognes avec les yuna, femmes-escargots, et lin, qui s'occupe de Chihiro et semble être une ex-humaine. On y remarquera aussi les hommes-grenouilles qui sont affectés aux cuisines et aux services. Ensuite on peut voir les susuwatari qui sont des petites boules de suies et qui ressemblent points pour points aux noireaudes dans Mon voisin Totoro. Ces petits personnages sont réduit à l'état d'esclave et doivent porter sur leurs petits bras délicats de lourds morceaux de charbons qui servent à ravitailler la chaudière et faire fonctionner les thermes. Ils n'ont pour seul répit que de manger des petites étoiles colorées et dormir. On peut voir aussi le « grand-père de la chaudière » qui est Kamaji. Le vieillard à six bras se consacre à entretenir la chaudière et préparer des décoctions à base de différentes plantes, qui servent à produire une eau spéciale. Il représente celui qui reste en bas, qui s'occupe de nombreuses choses pour le bien de l'entreprise et qui est indispensable. Il constitue l'illustration de l'employé modèle, qui aime son travail. Il y reste jour et nuit, ne quitte jamais son poste (même lorsqu'il dort) et se dévoue complètement à lui.

           Le monde du travail est un élément à ne pas nier dans le film et est très important pour chaque personnage. Chihiro doit obtenir un travail pour pouvoir rester vivante. Car si elle se retrouve sans rien faire elle deviendra invisible et disparaîtra. Notons que cette acquisition ne se fera pas sans difficultés. Elle sera d'abord acheminée chez le vieux Kamaji. Celui-ci ne pouvant lui offrir un poste, l'enverra chez Yubaba. Tout d'abord elle ne voit pas pourquoi elle donnerait un emploi à la jeune fille, mais elle finit par flancher devant la détermination et l'assurance de celle-ci (ainsi que le réveil de son bébé). Cela peut se comparer avec la culture d'entreprise nippone qui est l'identité par rapport au travail. On peut même parler du confucianisme qui consiste au respect de la hiérarchie et des relations patriarcales. Les employés se dévouent entièrement à leurs emplois, il y a même 75 % d'entre eux qui se disent pratiquement ''mariés'' à leur entreprise. Ces conditions de travail peuvent être mise en approche avec l'industrie nippone Toyota. Des méthodes qui n'ont pas changé depuis 1970, marqué par le travail à la chaine et les machines. On prône des idées tel que « Pour son propre bien, il faut travailler mieux ». Une prime à la productivité est d'ailleurs utilisé, elle est même plus élevée que le salaire initial que constitue la modique somme de 30000 yens soit 245 euros. L'employé a la possibilité d'être logé par l'entreprise dans des bâtiments collectifs, il y est même convié (41 000 personnes fin 1972 au japon), mais n'a alors que de légères occasions de voir sa famille. Il est donc enchainé à une usine qui le rend dépendant. Pour les plus jeunes, il est difficile à trouver et est souvent précaire ou avec un salaire très faible, car dans les fonctions dirigeantes la moyenne d'âge est très élevée elle est de 59 ans et 5 mois (comme le patron de suzuki qui s'oriente vers ses 81 ans). Durant l'année 2009 seulement 2,86% des entreprises ont changé de directeur. En outre si l'on ne décroche pas un poste, on semble invisible aux yeux de la société, inexistant. L'inactivité est impensable et inacceptable au Japon. Chihiro parvient tout de même à braver cette hiérarchie et à se faire une place dans cette société grâce à son tempérament d'acier et une rapide adaptation au changement. C'est grâce à cela qu'elle réussira à s'intégrer dans une société nouvelle sans se laisser dévorer. Elle apprendra la ''réalité'' et la brutalité du monde du travail, elle qui, peu de temps avant, était une petite fille quelque peu capricieuse et têtue.


2. Une société de consommation

 

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        Hayao Miyazaki traite aussi de la société actuelle, société de consommation. Un monde qui voue un culte sans pareil à l'argent et dont personne ne peut échapper à ce pouvoir destructeur. Une critique diffusée par de nombreux personnages tout au long du film. Le père de Chihiro, Akio Ogino, est le premier à montrer l'effet néfaste de l'hyper-consommation. Lorsqu'il se trouve au parc à thème avec sa fille et sa femme, il est commandé par un estomac toujours à l'affût de nourriture. Il découvre un restaurant ouvert mais déserté, il fait alors preuve d'un sans-gêne assez exceptionnel en se servant de nombreux plats avec sa femme et en mangeant goulument ces mets qui ne leurs étaient pas destinés. Lorsque son enfant s'y oppose « Je n'en veux pas,..., les gens du parc ne vont pas être contents », le ''protecteur'' de la famille se justifie par « Ne crains rien, tu es avec papa,..., et j'ai mon porte-feuille et ma carte de crédit ». Cela montre bien le rapport du père aux finances, il pense que l'argent peut tout résoudre, et qu'avec, rien ne peut lui arriver, qu'il peut tout acheter. Malheureusement pour lui, à Arubaya, un billet n'a pas de valeur (même si dans cette contrée c'est l'or qui en a), sa carte de crédit n'a donc aucune utilité et ne pourra le sauver. Le personnel des bains est lui aussi très attiré par l'argent, On peut voir leurs réactions au moment où l'esprit ''putride'' laisse sur son passage une pluie de pépites d'or ou encore lorsque le sans-visage fait son apparition et disperse l'or à tout va. Cette attitude affiche le conditionnement des gens face à l'argent,de l'individualisme quand il s'agit de s'enrichir. Un individualisme que l'on retrouve d'ailleurs dans le film chez les humains. Ils sont mis en opposition aux dieux dans la scène du train. Lorsque la fillette entre dans le wagon elle est entourée d'ombres qui se révèlent être la vision qu'ont les dieux des êtres humains. On peut voir lors de la séquence, que les hommes ne se parlent pas, que personne ne communique. Ils semblent tous pris dans leurs soucis personnels, perdus dans leurs mouvements quotidiens et de ce fait ne font pas attention aux autres. Ensuite on peut voir le rôle de Bou. Bébé/poupon de Yubaba, il est un résultat ''exemplaire'' de cette société de consommation. Enfant bien trop gâté, qu'il en devient pourri de l'intérieur. Il possède une quantité effroyable de cadeaux, jouets et coussins en tous genre, il est sûremet une des raisons pour lequel Yubaba à besoin de tant d'argent, elle en dépense une majeure partie pour son fils. Ce personnage fait des caprices à longueur de temps et a très bien compris le principe du chantage. Comme, par exemple, lorsque Chihiro parvient à se cacher dans la chambre, celui-ci la découvre et ne veut laisser partir la jeune fille. Même lorsqu'elle lui explique sa situation, le ''nourrisson'' lui dit : « Si tu pars je vais pleurer. Si je pleure il y a Yubaba qui arrivera et après ça elle te tueras, mais si tu veux je casse le bras » elle lui promet qu'elle reviendra mais cela ne lui suffit pas, il lui réplique « c'est maintenant que j'ai envie de jouer ». Ce passage met bien en évidence les excès d'impatience et de colère de l'enfant. Un état d'esprit que sa mère ne fait qu'agrémenter par sa sur-protection et ses multiples offrandes ou ses cajoleries. La directrice des bains pense, elle aussi pouvoir tout se procurer par l'argent. Elle cherche donc à acheter l'amour de son fils. Bou deviendra par la suite attachant, lorsqu'il sera transformé en rat et découvrira le monde extérieur par son voyage avec Chihiro, lui qui était enfermé dans sa chambre à cause de la carapace mentale et physique fabriquée par sa mère. L'autre personnage emblématique de cette société est le sans-visage (dit en japonais Kaonashi). Il a pour seul visage un masque inexpressif (d'où son nom) et a la possibilité de se rendre invisible. L'héroïne le laisse généreusement entrer, il cherchera alors à tous prix à la récompenser. Il lui offrira des passes pour les bains. Il produit de l'or à outrance, la nuit on le retrouve entrain de manger Aogaeru, attirée par le minerai doré. Ce sans-visage est vénéré par tous les employés. Devant ce métal précieux, tous se mettent en action pour répondre à tous les désirs de ce milliardaire. Ce personnage pense lui aussi pouvoir tout acheter, que se soit les bains, les repas et même l'amour de Chihiro. Kaonashi s'exprime: « Je meurs de faim, donnez-moi tout ce que vous avez! ». Il attire les gens par l'appât du gain pour ensuite mieux les dévorer. Il engloutit tout sans forcément en éprouver la nécessité. Il ne sait s'arrêter et est pris au piège dans le cercle infernal du besoin insatiable. La protagoniste est la seule à oser lui dire non devant ses incessants présents et son or. Lorsqu'il lui propose le métal si précieux de couleur jaune elle lui répond « Quoi que vous fassiez, jamais vous ne pourrez exaucer mon souhait ». Cela montre bien que la fillette n'a rien à faire de l'argent et plus généralement des biens matériels. Ce non est aussi un non au système de consommation qui consiste à se soumettre à tout ce que la société nous propose ou nous montre. C'est un choix que chacun possède mais il faut avoir le courage de l'assumer. Le sans-visage se trouve alors confronté à une situation qu'il ne peut résoudre par l'argent, sa seule solution pour obtenir de la considération, et voit dans son désespoir l'alternative de la manger. Le personnage central parvient à lui échapper en lui faisant avaler une partie de la boulette médicinale que lui a donné l'esprit ''putride''. Ceci aura pour effet de le soigner au fur et à mesure de sa folie jusqu'au repas chez Zeniba (sœur de Yubaba) où on le voit manger tranquillement et délicatement sa part de gâteau.

          A travers cette histoire onirique Hayao Miyazaki représente une société qui utilise un système identique au notre, avec des personnages qui arborent les même vices et défauts que la plus part des hommes. Ils accordent une importance démesurée à l'argent, en faisant abstraction de tout ce qui les entoure. Un besoin actuel de n'être jamais rassasié de ce que l'on a, ou satisfait de l'essentiel. Le réalisateur fait donc une représentation juste et réaliste sur la société d'aujourd'hui.

 


 

 

 

3. L'écologie

 

          Un autre thème récurent dans les films de Hayao Miyazaki ou des studios Ghibli, est celui de l'écologie. Dans le Voyage de Chihiro il est transposé par la scène du bain de l'esprit putride. Un être à l'odeur plus que nauséabonde se dirige vers les thermes un soir d'averse. Même Yubaba, la patronne, ne comprend pas d'où vient cet esprit, elle n'a pas été informée de sa venue. Le personnel cherche à le repousser par tous les moyens mais celui-ci ne rebrousse pas chemin. La dirigeante se voit contrainte de l'accueillir, elle ne sait comment réagir face à ce ''monstre'' et désigne donc Lin et Chihiro pour s'en occuper. Il laisse sur son passage un liquide violet. On remarque que les bols de riz qu'apporte Lin se transforment en bouillie devant l'odeur de ce personnage fétide. Pour le laver, une seule quantité d'eau ne suffit pas, elle s'y reprendra une autre fois. Elle tombe dans le bain et aperçoit une épine enfoncée dans la peau de l'esprit. Yubaba comprend alors que ce n'est pas une âme putride. Elle demande alors à ce que tout le personnel se rassemble pour tirer cette écharde à l'aide d'une corde. L'épine se révèle être un guidon de vélo. Et au fur et à mesure que les employés exercent la traction sur la corde, on découvre une multitude de déchets en tous genres: machine à laver, meubles, pneus ou encore d'innombrables morceaux de ferrailles. L'esprit libéré de toutes les ordures se révèle être le dieu de la rivière (Kawa no Kami). Voilà une autre critique de la société. Le message semble clair, les hommes ne se soucient même plus de la nature, ils la polluent jusqu'aux rivières avec leurs déchets et ordures qu'ils produisent. Une société où le respect de la nature qui nous fait vivre n'a plus d'importance. Le réalisateur fait donc passer un message écologique que l'on retrouve dans nombreux de ses films.


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          Il est d'ailleurs plus prégnant dans Princesse Mononoké ou Nausicaä. Dans Princesse Mononoké la nature est splendidement représentée. Les dieux représentatifs de la nature s'éveillent lorsque les hommes la détruisent et cherchent à lui être hostile. Eux, qui avant craignaient les forces qu'elle recèle, s'y attaquent lorsqu'ils se pensent assez puissants par les armes à feu. L'auteur montre une urbanisation qui tend à détruire la forêt ou réside animaux, êtres fantastiques et divinités. Pourtant dans ce film Hayao Miyazaki ne cherche pas à faire une oeuvre militante, Et ne n'adhère pas forcément à un parti pris. Il tend juste à nous présenter la ''réalité'' des choses avec ce que défendent chacun des deux camps. Il veut nous amener à la réflexion sur nos agissements, mais aussi sur la nécessité de la bataille entre homme et nature. Pourquoi ne pouvons nous pas simplement cohabiter? Est ce la nature qui nous rejette ou nous qui rejetons la nature? Le dieu des dieux, l'esprit de la forêt (Shishi Gami) représenté par un cerf est plus qu'une simple divinité, il représente l'équilibre naturel. Lorsque celui-ci est rompu rien ne résiste, tout ce qui entre en contact de cette puissance destructrice disparaît. La forêt et les hommes meurent ensemble. Une scène apocalyptique qui est le résultat d'une bataille insurmontable et sans fin. Dans Nausicaä de la vallée du vent le réalisateur nous montre de la même manière la destruction de l'environnement par l'homme. La raison est qu'elle produit des spores toxiques pour l'humanité. Ce poison détruit des villages entiers, et Yupa décide donc de détruire ce mal par des technologies ressuscitées. Mais Nausicaä cherchera à protéger cette forêt en prouvant que ce n'est pas elle la cause de leurs malheurs. Le réalisateur reste tout de même persuadé que la cohabitation entre la nature et l'homme reste tout de même possible. Comme dans Princesse Mononoké il ne cherche pas défendre tel ou tel parti, mais veut juste montrer l'irrationalité de la guerre et de la destruction des éléments naturels qui sont tous de même pervertis par l'homme. Dans Mon voisin Totoro il représente l'environnement avec une minutie toute particulière et dans toute sa splendeur. Herbe sauvage, arbres majestueux, une eau claire et pure, Miyazaki ne tente pas de dénoncer une quelconque bataille ou destruction mais il s'évertue juste à afficher la beauté de la nature. Dans Le Voyage de Chihiro la critique est tout de même bien présente. A nous de faire attention à ne pas souiller la nature par la pollution alors que des gestes simples tendent à la protéger. Il nous traduit à travers un univers fantastique la puissance et l'importance d'un monde physique qui ne doit pas être trop modifié par l'être humain qui lui porte souvent préjudice. Surement adepte du shintoïsme il révèle dans une interview "Si l'on détruisait la Nature, on perdrait la dernière fondation de l'esprit japonais".



 

Le Voyage de Chihiro peut se comparer à un conte moderne. Une jeune fille se retrouve dans le monde des dieux et des esprits. Mais le récit n'est pas si anodin , à travers une histoire fantastique Miyazaki érige une critique de la société contemporaine et reprend certains défauts du comportement humain. Il nous parle alors de la surconsommation universelle, d'une hiérarchie au travail, du besoin inconditionnel d'argent, une pollution de l'individu. C'est sûrement pour cette raison que les dieux ont besoin de se reposer et de se détendre devant la brutalité humaine. Un cadre onirique qui n'empêche en rien la force de la dénonciation.

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John Rétif 27/08/2016 22:19

Cela va faire 5 ans que cet article fût publié, mais je tiens à souligner que l'analyse du film de l'auteur est très juste. La critique de Miyazaki est encore plus valable aujourd'hui.